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Un chef d’œuvre de Jean Renoir : « La grande illusion ».

 

M. Jean Renoir, fils de l’admirable peintre du Moulin de la Galette, possède indiscutablement un tempérament d’artiste. C’est encore, hélas ! le plus détestable des idéologues. Comme beaucoup d’hommes dont ce n’est ni le métier ni la nature, il se répand bruyamment dans le monde politique, expose à tort et à travers des « opinions » qui ne sont que des sentiments forts puérils.

Bien des fois, devant le déballage des théories du « marxiste » ou de l’« anarchiste » Jean Renoir, on a eu envie de lui crier : « Vous n’avez pas la cervelle politique. On ne vous le reproche pas. Mais laissez donc ces sottises aux palabreurs professionnels. Donnez-nous plutôt les belles, les puissantes images que nous attendons de vous ».

La position officielle prise dans le cinéma de Front Populaire par M. Jean Renoir semblait bien écarter pour longtemps l’hypothèse d’un tel retour de cet auteur à la sagesse.

Cependant, à la surprise de tous, M. Jean Renoir vient de réaliser presque entièrement nos vœux et cela avec le thème le plus difficile , celui qui fait bêtifier le plus abondamment depuis vingt années les cervelles mal équilibrées comme la sienne : la guerre.

M. Jean Renoir, en commençant cet ouvrage, obéissait vraisemblablement à quelques unes de ses fameuses « idées ». Le titre, La Grande Illusion, du moins parait bien l’indiquer. C’est celui d’un bouquin anglo-saxon, paru aux alentours de 1913, et qui est la somme de tous les poncifs internationaux et pacifistes connus, où la suppression de la guerre en soi apparaît à peu près aussi absurde que l’espoir de supprimer la mort.

Il est cependant arrivé à M ; Jean Renoir l’aventure qu’on ne croyait plus possible pour un homme égaré à ce point : saisi par le vif de son sujet, appliqué à en rendre les tableaux avec une objectivité enfin retrouvée de peintre, se passionnant pour cette tâche, autrement noble, en effet, que la propagande démagogique, M. Renoir a oublié chemin faisant ses « idées », pour être enfin et pleinement un artiste.

Le résultat est très émouvant. Oublions ce titre, que rien ne viendra expliquer, que nous tiendrons simplement pour une obscurité superflue. Parmi tous les aspects de la guerre, M. Jean Renoir a choisi le plus « intérieur », celui où l’individu après la fièvre de la bataille, reprend son importance morale. La Grande Illusion se déroule dans un camp de prisonniers.

Parmi les différents caractères indiqués de la façon la plus vivante, comédiens, mathématiciens, pédagogues, trois surtout se détachent : le lieutenant aviateur Marechal, petit mécano dans le civil, le capitaine d’état-major de Bœuldieu, aristocrate de très vieille race, abattu avec le premier dans les lignes ennemies au cours d’une reconnaissance, le lieutenant d’artillerie Rosenthal, fils de très riches banquiers juifs.

Tous ces hommes si différents sont réunis par le même souci : s’évader. Après des tentatives innombrables, Maréchal, de Bœuldieu et Rosenthal sont envoyés en représailles dans une forteresse. Ils y retrouvent l’aviateur allemand qui descendit Maréchal, le capitaine von Rauffenstein, type accomplit du hobereau prussien, très grièvement blessé et impropre désormais au service actif.

De Bœuldieu ne se mêle guère à ses camarades roturiers, ne partage manifestement aucun de leurs gouts. Sa sympathie irait davantage à Rauffenstein, l’ennemi chevaleresque, qui ne lui ménage pas ses marques de cordialité. Cependant, il refusera tout traitement de faveur. Pour favoriser l’évasion de Maréchal et de Rosenthal, il se sacrifiera, détournera l’attention des gardiens par un stratagème héroïque qui lui coûtera la vie.

Maréchal et Rosenthal, mourant de faim et de fatigue, après diverses péripéties, parviennent à franchir la frontière suisse.

Tout cela est de la plus sobre et de la plus virile beauté. M. Jean Renoir a su opposer à l’humanitarisme imbécile un film humain. Il déteste, et il a bien raison, la redondance cocardière. Ses soldats, allemands ou français, obéissent sans phrases à quelques ordres intérieurs, très simples, qui sont la voix de la patrie ou du devoir.

A part le capitaine de Bœuldieu qu’il a rendu paradoxal à force de le vouloir conventionnel, l’auteur a su parfaitement dessiner ses héros. Il a su dégager, parmi les horreurs de la guerre, comment ce règne tragique de l’imperfection réussit à ennoblir, à élever ceux qui en sont dignes.

Pour les Allemands, M. Renoir s’est efforcé de les montrer d’une façon aussi objective que possible, en se tenant aussi loin des cas particuliers de cruauté que des fraternisations stupides du briandisme. Ces Allemands sont tracassiers, très stricts dans leurs règlements, mais ils savent être compatissants, amicaux même. Ce ne sont pas des entités que l’ont met au service d’une propagande quelconque, mais des hommes eux aussi, et le type de l’adversaire valeureux que l’on a le droit d’estimer. Quant au lieutenant juif, on soupçonne bien que M. Renoir l’a mis là pour embêter les antisémites ! Mais les antisémites les plus convaincus n’ont jamais nié que certains juifs se soient battus avec bravoure.

La mise en scène est le chef d’œuvre de M. Renoir.  Il y a apporté une incomparable sensibilité visuelle, qui donne une qualité picturale à chaque tableau. Chambrées misérables, tristes casernes, paysages allemands noyés dans d’amères brumes, ferme germanique si humble et si propre, tout est d’un réalisme étonnant, mais qu’il faut se garder de confondre avec le naturalisme lourd, systématique des Russes. Souvent, une sorte de poésie inexprimée naît de ces poignantes peintures.

Le rythme du filme est souple, naturel. Il faut louer encore la vérité de la figuration qu’il s’agisse des poilus français, des Anglais, des Russes, des vieux landsturms allemands, paysans grisonnants enfoncés dans leur mauvaises capotes.

La Grande Illusion est certainement le meilleur film que nous ayons produit depuis La Kermesse héroïque. Une telle réussite ne rend que plus déplorable les autres errements de M. Jean Renoir.

 

Francois Vinneuil, « Un chef d’œuvre de Jean Renoir : ‘‘La Grande Illusion’’ », Courrier Royal. Organe de la Maison de France, 19 juin 1937, n°103.

 

 

 

 

 

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