Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

L’incipit des Deux Etendards

[Prison de Fresnes, Hiver 1945, Etude sur la composition des Deux Etendards p. 71 - 75]

 

            J’ai beaucoup rêvassé à propos du début de mon livre, et de tous les romans en général. Une de mes grandes admirations, en la matière, va au prologue des Karamazov, au merveilleux raccourci biographique du vieux Fédor. J’aurais aimé trouver pour mon exposition une technique inédite. Mes lectures toutes récentes des critiques à la page (Claude-Edmonde Magny, etc.) sur le métier des romanciers américains ont avivé ces désirs et mes regrets. Car je n’ai découvert aucun biais, aucun procédé ingénieux pour faire entrer mes personnages, condenser sous une forme saisissante ou ingénieuse les prolégomènes indispensables de mon récit. Je n’ai du reste  tenté aucun effort sérieux sur ce point, m’en remettant sans grande illusion, à l’étincelle d’une inspiration fortuite, d’une heureuse rencontre d’idées. C’est ma répugnance pour une platitude obligatoire – une marquise de cinquante ou soixante pages –, la crainte de l’ennui affreux que j’y éprouverais qui m’ont fait remettre jusqu’à ce jour la rédaction de mon prélude.

            Il faut cependant le coucher sur le papier. Je suis désolé de n’avoir été visité par aucune idée fulgurante. Mais ce n’est pas une raison pour que je cherche à faire le chiqué de la virtuosité. Je réprouve les artifices de forme, tout ce qui n’est pas commandé réellement par la substance, par la vie d’une œuvre, film, symphonie, livre, tableau ; c’est un de mes principes fondamentaux d’esthétique. Si je n’ai pas trouvé de détours curieux pour mon introduction, c’est sans doute que mon sujet, tel qu’il s’est présenté à moi, n’en comporte pas. Je méprise depuis longtemps déjà les fausses attaques « ex abrupto », auxquelles se croient tenus comme à une loi du genre presque tous les romanciers, « Henriette ouvrit la fenêtre, claqua le volet contre le mur, et cria : Gaston es-tu là ? ». La belle malice, quand il faudra dix pages plus loin décrire l’hérédité d’Henriette, l’école où elle s’est branlée pour la première fois, chiffrer la fortune de Gaston, rappeler qu’il a échoué trois fois à son bachot. Plutôt que de sacrifier à de tels poncifs, j’opte pour l’extrême simplicité. Je vais débuter par la naissance de Michel, ce qui a toujours été mon idée de réserve. Je peux souligner – encore le souci dauphinois stendhalien de ne pas paraître dupe – que ce vénérable procédé en vaut beaucoup d’autres.

            Je connais de longue date l’inhibition de la première ligne. Le meilleur moyen de la surmonter, c’est de ne pas s’attarder. Attention : je dois m’interdire de faire de l’esprit, des comparaisons critiques au sujet du « procédé vénérable ». C’est la pente journalistique. Je n’écris pas un article parisien.

            Le départ sur la naissance de Michel amène assez naturellement le thème de sa seconde naissance, celle de son esprit. Ce n’est pas une reluisante nouveauté. Je demande à Gouiran si ça peut aller ; il ne fait pas d’objection. La seconde naissance me permet de sauter en trois lignes sur les souvenirs du premier âge, qui ne m’intéressent pas, du moins ici. J’en infère que je suis encore trop jeune pour avoir le goût de ces souvenirs. (J’ai pensé plus tard que je tournais complètement le dos à la psychanalyse infantile ; ce n’est pas que je la crois négligeable, mais ce ne sont pas les origines des tendances constitutives de mon héros qui m’intéressent, c’est l’apparition de ces tendances, leur révélation à la conscience).

            Je place sans un instant d’hésitation la seconde naissance de Michel, dans la cour du collège mariste de Saint-Chély (Saint-Chamond. Le nom de Saint-Chély vient de Saint-Chély d’Apcher, bourgade de Lozère dont parlait souvent mon ami Gallier, le gentil cuisinier du boulevard Saint-Marcel). C’est ainsi que les choses se sont passées pour moi comme pour tant d’autres.

            En acceptant ce recours direct à l’autobiographie, j’ai levé la vanne des souvenirs. Ceux qui accourent les premiers ont tous trait à la « ficelle » (les amitiés particulières). Je me suis diverti cent fois, depuis plus de vingt ans, dans mes propos, à insister sur cet aspect essentiel de l’internat catholique, tel que je l’ai connu du moins. J’avis commencé en 1932 ou 33 à en faire une nouvelle : l’histoire du Père G.., traquant le péché avec une violence égale à son obsession, pour y succomber finalement (selon un témoignage qui fut, je crois, calomniateur).

            Je vais donc m’offrir dès la trentième ligne de mon livre un « hors-d’œuvre » caractérisé. Quel caprice ! Mais le petit scandale m’amuse. C’est un attrape-lecteur – mais aux deux sens du mot : si le lecteur est dupé – il ne sera plus jamais question de la « ficelle » au cours du livre –, il est aussi accroché. Et je suis encouragé par l’exemple des sartriens. Du reste, j’ai déjà couvert deux pages très allègrement. Mon seul embarras, c’est l’abondance des souvenirs parmi lesquels j’ai quelque mal à faire mon choix. Je ne puis m’empêcher de nommer un certain nombre de personnages, qui ne reparaîtront pas une seule fois. Tant pis, je m’amuse. Je fais un petit tour dans la conscience du père Gayat : double « hors d’œuvre », double tricherie puisque dans la suite Michel sera le seul réfléchissant. Mais je me divertis à cette psychologie de curé pédagogue. Je garde le terme de « ficelle » bien qu’il soit rigoureusement local ; l’écarter serait une timidité excessive chez un écrivain de mon âge et de ma réputation.

 

 

 

La « vraie » et la « fausse » Anne-Marie

[Prison de Fresnes, Juillet 1945, Etude sur la composition des Deux Etendards p. 133 - 135]. Ce passage suit immédiatement l’écriture des scènes entre Anne-Marie et Michel au Lugdunum.

 

            Il s’agit en effet (mais ai-je besoin de le dire ?) de détails qui ont tous été vécus, ici ou là, mais aucun avec la « fausse Anne-Marie ». Parmi les assez nombreuses silhouettes féminines, se surimpressionnant, qui m’accompagnaient, dans les premiers chapitres (Hiver-Pâques 1925), ce fut elle la plus proche. Je pourrais même établir pour les deux premiers tiers de mon livre le répertoire suivant :

            1/ Présence quasi-exclusive de la fausse Anne-Marie :

Promenade à Bron (mars 1925). Je gardai d’elle, ce jour-là, un souvenir charmant.

Arrivée de Michel à Perrache, vacances de Pâques 1925.

Scènes de tendresse aux Alpes, id.

Confession d’Anne-Marie, id.

Tristan, id.

Voyage pour l’affaire Cécile.

Seconde arrivée à Perrache, juillet 1925.

[Mot manquant] de la robe soulevée par le vent libertin. Id.

Le voyage en Savoie.

Le retour de Brouilly.

Quelques plans dans la période qui suit l’Ukase de Rollet.

Soient, en général, les images quelques peu disgraciées, d’Anne-Marie pâle, mal coiffée, mal fagotée, ou les plans d’Anne-Marie assise : la fausse, qui avait une démarche trop lyonnaise, un léger dandinement un peu commère, était alors à son avantage : beaux bras, beau décolleté, grands yeux, expressions douces ; elle fut réellement très belle, assise dans le pré, sa robe blanche au vent.

            2/ Participation mitigée de la fausse Anne-Marie :

Promenade dans le parc de la Tête d’or, sept janvier 1925.

Place Antique, même jour.

Images de la solitude amoureuse de Michel, hiver 1925.

Sortie du Cours, Place Antique, mars 1925.

Scène du carton aux belles robes, vacances de Pâques 1925.

            La plupart de ces scènes rappellent certains traits, les plus séduisants et les plus originaux, du caractère de la fausse Anne-Marie. Il y a eu dans mon imagination interférence du moral et du physique, réfléchissement du premier sur le second. Quand je fais dire à Anne-Marie des mots, quand je lui prête des expressions qui appartiennent typiquement à la fille de jadis, celle-ci reparait en fondu plus ou moins vague, avec son petit chapeau – ou toque – de l’hiver 25, ses yeux bruns, bien que je les aie changé ensuite dans mon texte pour des yeux bleus, pour dérouter les chercheurs de clefs. (Je mettrai quelque temps à m’habituer à ces yeux bleus, j’aurai quelque peine à les voir, le souvenir des yeux gris-vert, très beaux, mais purement animaux de la petite Monique, cette animalité ne me convient pas, je veux avant tout de l’esprit et de l’âme dans le regard de la véritable Anne-Marie). Il m’arrive également qu’une toilette assez précise de la fausse Anne-Marie, que je donne à la véritable, ramène la fausse pour quelques instants : par exemple la robe bleue et argent dans le taxi, au printemps 26. Mais sitôt que je veux un des traits physiques de mon enfant, la fausse Anne-Marie s’évanouit tout à fait.

            Le corps, la démarche de la véritable Anne-Marie ne doivent absolument rien à la fausse. La véritable est constamment plus élancée, plus souple, plus élégante, plus distinguée, plus cambrée, c’est assez dire que l’Anne-Marie des chapitres de la volupté n’a plus la moindre ressemblance avec la fille de jadis au nu prématurément mûri, lourd, assez mou et bourgeois (hormis une très fugace surimpression, à cause de la robe à grandes fleurs rouges, qui fut une des plus aimables toilettes de l’été 1926).

            Mon Anne-Marie a beaucoup gagné en indépendance depuis le début de l’année 1926. Son esprit, sa vivacité de répartie lui appartiennent bien. Son corps est assez différent, selon les robes qu’elle porte, et qui en font au plus haut degré une fille nouvelle. La fille au chapeau de feutre, à la robe bleu-marine très ajustée de la scène des lettres, la fille en légère robe grise sur le pré suisse correspond à deux types distincts de mes prédilections sensuelles. Mais son visage est devenu à peu près « permanent » ; je ne saurai jamais exactement la ligne de son nez, de sa bouche, de ses sourcils, mais je perçois bien son expression, presque constamment souriante, avec un rayonnement très jeune, et aussi un fond d’expérience précoce, de scepticisme, qui ne peut aller sans une certaine mélancolie : un être neuf, très vivant, d’un naturel optimiste, mais qui a reçu une blessure.

            Anne-Marie maîtresse de Michel a de nombreux traits de plusieurs filles et femmes qui ont été à moi. De celle-ci, elle a la franchise devant les choses de la chair, le courage au premier déduit, de celle-là les pudeurs opportunes, le goût déclaré du vit, l’appétit charmant et très sain pour les puissantes sensations qui viennent de lui être révélées ; l’ardeur à laquelle elle atteint si vite est cependant un idéal… Physiquement, elle m’apparaît un peu plus petite (souvenir de celles qui sont plus grandes que vous dans la rue, et qui ont deux ou trois centimètres de moins que vous, lorsqu’on est tous les deux nus, au pied du lit). Son image, très nette, dans un des pyjamas du garçon est la survivance d’un souvenir délicieux. Comme ceux du souvenir, les cheveux sont joliment ébouriffés, mais plus bruns.

            Pour me résumer : Anne-Marie est bien née de plusieurs modèles, auxquels elle emprunte tour à tour, selon l’époque et les circonstances du récit, d’associations fortuites d’images, liées à mes souvenirs, à mes penchants érotiques conscients ou non. Elle est née aussi de ma volonté de la faire, physiquement, de race svelte, aux jambes longues, à la taille bien marquée, à la poitrine et à la croupe joliment dessinées (type indéniablement méditerranéen, mais plus italien que provençal) et pour le caractère enjouée, intelligente, cultivée, nullement bégueule, sans le moindre pédantisme, clairvoyante, connaissant à merveille la psychologie masculine. L’absence d’un modèle unique, la relative imprécision où je suis toujours resté quant à certain traits de son visage ont sans doute concouru au charme de cette figure littéraire.

Partager cette page

Repost 0
Published by