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                                                                                                Paris, le 30 juin 1961

 

 

Cher Monsieur,

 

Je vois mal ce que je pourrais vous dire sur Bernanos. Le romancier ? Sous le soleil de Satan m’avait laissé très tiède. Monsieur Ouine et la Joie m’ont paru à peu près illisibles. Je n’ai réellement aimé que Le Journal d’un curé de campagne, dont la fin est presque digne de Dostoïevski.

 

         Le polémiste ? Une carrière qui commence par La Grande Peur des Bien-pensants (excellent bouquin) pour passer par Les Grands Cimetières, Le Chemin de la Croix des Ames et s’achever dans le désespoir des derniers articles, me donne le mal de mer – pour ne pas dire qu’elle est aberrante.

 

L’homme ? J’ai rencontré deux fois Bernanos dans ma jeunesse, lorsqu’il était encore une des « génies » de l’Action Française. Il me manifestait une cordialité qui aurait dû flatter un tout petit débutant comme moi. Cependant, j’avais surtout été frappé par le déséquilibre que trahissait son flux de paroles. Et il s’accrochait tellement à l’auditeur qu’il m’avait arraché un bouton…

 

Lucien REBATET.

 

Source : Dominique de Roux (dir.), Georges Bernanos, (1962), Paris, L’Herne/Fayard, Cahier de l’Herne, 1998, p. 158.

 

 

 

 

 

http://dvdtoile.com/ARTISTES/11/11845.jpg

 

 

 

« On eût juré qu'une gigantesque conjuration travaillait à neutraliser par d'obliques moyens les résistances sur lesquelles les Français pouvaient le plus naturellement compter. Aucun cas ne semblait être d'une plus dramatique clarté, pour un esprit chrétien, que celui de l'Espagne. Pourtant, nous avions vu des catholiques illustres et même intolérants comme Mauriac et Bernanos devenir les détracteurs les plus acharnés et les plus fielleux de Franco. Ces défenseurs bénits des fusilleurs de Christs et des dynamiteurs de moines étaient habiles à travestir leurs humeurs et leurs perversités intellectuelles en algèbres casuistiques. Leur clientèle était rompue elle aussi à ces exercices. Ajoutez que ces effroyables docteurs, comme pour la condamnation de l'Action Française, parlaient au nom de Dieu, de la foi, des sacrements, de l'Eglise, et brandissaient tous les tonnerres du dogme sur la tête de leurs contradicteurs. Leur religion ne leur fournissait ainsi que des armes déloyales. L'orgueil morbide de ces étranges disciples de Jésus n'admettait pas la moindre retouche à leurs plaidoyers et leurs réquisitoires. On peut invoquer la demi-folie de Bernanos qui dans les pires circonstances demeure du reste digne du nom d'écrivain, avec ses livres embrouillés par les fumées de l’alcool, mais que trouent soudain des pages puissantes, furieuses ou noires. L'autre, l'homme à l'habit vert, le Bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l'eau bénite, ces oscillations entre l'eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l'unique trame de sa prose aussi bien que de sa conscience, est l'un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumiers chrétiens de notre époque. Il est étonnant que l'on n'ait même pas encore su lui intimer le silence.

C'était bien le moindre des châtiments pour un pareil salaud. Lui et ses semblables ont pourri une foule d'esprits, si médiocres et mous que je me demande à vrai dire ce qu’on aurait jamais pu en attendre. Ils insinuèrent chez d’autres le doute. Ils contraignirent leurs adversaires à dépenser une vigueur, un temps et un talent précieux dans des querelles sans issue. Avec leurs paraboles, leurs signes de croix, leurs encres saintes et leur morgue littéraire, ils n’étaient tout vulgairement et bassement que les agents d'une diversion politicienne ».

 

Lucien Rebatet, Les Décombres, Paris, Denoël, 1942, p. 23-24.

 














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