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Juin 1942


Lucien Rebatet propose le manuscrit des Décombres [qui ne porte pas encore ce titre] chez Gallimard, qui l’accepte à condition d’en couper la moitié et de limiter le tirage à 5 000 exemplaires. L’auteur l'a déjà proposé chez Grasset, qui l'a refusé le 30 avril : trop d’amis à lui sont égratignés dans le livre.

Il va trouver Denoël : « Je trimbalai mon énorme manuscrit dans son échoppe plutôt minable, d'une petite rue près des Invalides. » Là, aucune hésitation. Le contrat signé en 48 heures est accompagné d'une forte avance, 25 000 francs, et le premier tirage fixé à 20 000 exemplaires. Rebatet doit seulement couper quelques lignes hostiles à l'annexion de l'Alsace-Lorraine par le IIIème Reich. « Mon manuscrit restait sans titre. Denoël, en relisant la dernière page, me proposa : Devant les Décombres. Je fis sauter la préposition. Et en route ! » C'est, tout au moins, ce qu'affirmera l'auteur.

Robert Belot, qui a pu examiner le manuscrit des Décombres, écrit que la version manuscrite diffère parfois significativement de l'état publié : « Des noms connus sont biffés. Des pages sont passées à la trappe, notamment celles, torrides, où l'auteur déclare professer le plus absolu dégoût à l'égard des suppôts d'un régime défini comme le plus haïssable que la France ait connu. Des professions de foi trop crédules manquent, comme celle où l'Allemand est présenté comme un vainqueur audacieux qui va offrir à la France des perspectives de paix juste. » Qui a procédé à ces allégements : l'auteur ou l'éditeur ?

Une fois le succès du livre confirmé, Rebatet écrira, le 6 novembre, dans Je suis partout : « Tout ouvrage destiné à quelque succès doit avoir été refusé d'abord par d'éminents commerçants. Je remercie M. Gaston Gallimard d'avoir procuré aux Décombres cette indispensable auréole. Il a réellement fait les choses aussi bien que possible. Fourvoyé dans l'illustre maison de la rue de Beaune, je m'y suis entendu dire par un commis que mon manuscrit n'était plus d'actualité et ne trouverait pas trois mille lecteurs. M. Gallimard m'a rendu là le plus fier service. Je ne pouvais être édité que chez de vrais amis, chez Bardamu et chez Denoël. »

Les amis de l'auteur à Je suis partout, auxquels le nom de Gallimard donne de l'urticaire, ne cesseront de lui reprocher d'avoir refusé le livre : « Faute de papier, disait-il. Pour l'énorme bouquin d'Aragon [Les Voyageurs de l'impériale], le même Gallimard a résolu sans peine la question du papier. La nuance est politique, vous comprenez ? » [19 février 1943]. En juillet 1943, le neveu de Gaston Gallimard ne devra qu'à l'intervention d'Ernst Jünger de n'être pas réquisitionné pour le S.T.O., à cause d'une phrase malveillante [ « ... ou alors qu'on envoie en Allemagne M. Gallimard »] placée à la fin d'un article du même Je suis partout [16 juillet 1943].

En novembre 1945, alors que Gaston Gallimard bat le rappel des témoignages à décharge en vue du procès de sa maison, un auteur nommé C.-J. Odic écrira qu'il est reconnaissant à l'éditeur d'avoir su refuser de publier Les Décombres « malgré les pressions officielles ». Pour cet écrivain déporté à Buchenwald, il n'est pas douteux qu'un tel ouvrage a été imposé par l'occupant.

 

16 Juillet 1942

Parution des Décombres de Lucien Rebatet. Le succès est immédiat : les 20 000 premiers exemplaires s'enlèvent en quelques semaines. Denoël ayant obtenu du papier pour le réimprimer, on estime que le livre atteignit les 65 000 exemplaires, ce qui en fait un des plus gros tirages de l’Occupation.

Dans Les Mémoires d'un fasciste, Rebatet écrit : « Denoël, encore plus sûr que moi de son coup, me contraignait à un service de presse gigantesque, des dédicaces à une flopée d'Allemands inconnus, de fonctionnaires français qui ne l'étaient guère moins, et aussi à Laval : " au Président Pierre Laval, pour qu'il nous tire des DÉCOMBRES ". Mais le rempart des bouquins, qui couvrait maintenant tout le local exigu de mon éditeur, était réconfortant à l'oeil. »

 














Deux couvertures, un seul achevé d'imprimer

 

Au cours de l'instruction du procès de l'écrivain, en novembre 1945, Robert Denoël - qui veut minimiser sa responsabilité - déclarera que son tirage « ne fut que d'environ 50 000 volumes », alors qu'il avait 200 000 commandes en souffrance, restées insatisfaites pour cause de pénurie de papier. Et qu'il avait refusé formellement toutes les demandes de traduction, même en Allemagne.

L'éditeur ajoutera que le livre avait rapporté 500 000 francs à son auteur, soit deux fois ses revenus annuels. Sa cote bibliophilique avait été immédiate : le 25 juin 1943, Je suis partout annonçait qu'un des 50 exemplaires de luxe sur vergé d'Arches avait été vendu 2 700 francs en salle de vente, et que les exemplaires ordinaires se négociaient sous le manteau à 500 francs, soit huit fois plus que leur prix en catalogue.

Le Guide Grolier pour 1943 mentionne en effet deux exemplaires de luxe des Décombres passés en salle de vente, l'un le 24 mars 1943 [2 200 F], l'autre le 16 juin 1943 [2 700 F]. Le 6 décembre 1943, un exemplaire ordinaire a réalisé 750 F, hors frais, soit plus de dix fois son prix d'émission.

Le prix de vente d'origine [65 F] avait été trouvé très élevé, puisque l'éditeur proposait à la même époque les Mémoires d'Alexandre Dumas [572 et 502 pages] à 80 francs les deux volumes.

L'opposition la plus importante vint du gouvernement de Vichy qui, prévenu dès le 25, avait imposé une consigne de silence. Son rapporteur anonyme, après avoir écrit que l'ouvrage n'avait pu paraître qu'avec la complicité de l'occupant, écrivait : « La gravité des remous provoqués par ce livre de polémique, violente, agressive et passionnée, est d'autant plus profonde que le livre est écrit avec un incontestable et puissant talent. 20 000 exemplaires ont été tirés. En une semaine, ils ont été vendus, enlevés en zone occupée où ils sont passés de main en main et commentés. C'est un livre d'émeute [...] une arme d'autant plus terrible qu'il paraît être cependant documenté [...] Déjà, on se sert de ce livre, prôné par toute la presse de la zone parisienne, pour attaquer le Maréchal, à travers son gouvernement et ses hommes [...] comment se fait-il que les censures si tâtillonnes, si stupidement bornées, aient permis la publication d'un pareil livre ? »

Charles Maurras, durement mis à mal lui aussi, répliqua dans L'Action Française, le 12 septembre, sans jamais citer le titre du livre : « Cette volumineuse saleté essaye de salir non seulement l'Action Française, mais le gouvernement du Maréchal, l'Armée française, ses officiers, ses hommes, les vivants et les morts, et c'est peut-être là que l'on trouverait les plus basses immondices qui aient jamais été écrites sur les femmes de France. On voit que le triste garçon n'a pas trouvé la sienne dans notre pays. Vous le connaissez bien, nabot impulsif et malsain, l'œil égaré, éminemment grégaire et cramponné à toutes les têtes du troupeau [...] Ce qu'il a appelé lui-même " l'épilepsie juive " et dont il offre un exemple si parfait, fait de son livre une exhibition ingénue et cynique de tous les attributs du pourceau intégral. » [ « Fripouille ? Non : gribouille »].

Le ressentiment de Maurras n'eut pas de fin. En décembre 1950, alors qu'il déambulait dans la cour de la prison de Clervaux, il rencontra Pierre-Antoine Cousteau et Lucien Rebatet : « Le vieillard s'avança vers Cousteau avec un affable sourire, et lui serra la main, mais comme à l'ordinaire, il décocha un regard terrible à Rebatet, qui s'était rapidement écarté. Les deux ennemis se dévisagèrent ainsi quelques secondes. »

Dans la presse parisienne, le livre de Rebatet devenait phénomène de société : « En tous lieux, à tout instant, au restaurant, en chemin de fer, à Paris, en province, dans l'autre zone, dès que que la converstation, par l'implacable loi des gravitations de la pensée par rapport à l'actualité, tombe sur ce sujet, je me sens pressé de tous côtés comme par des cavaliers haletants : "Vous êtes l'ami de Rebatet, comment est-il ? est-il grand, brun ou blond, farouche, violent, ou bien doux et souriant dans la vie courante ?" » [Alain Laubreaux : « Un livre exceptionnel dont toute la France parle annonce-t-il un retour au bon sens et à la vérité ? », Le Petit Parisien, 4 novembre 1942].

On peut se demander pourquoi Denoël ne fit rien pour obtenir du papier en vue de réimprimer un tel « best seller », dont l'auteur sera consacré « écrivain de l'année » à la radio française, alors qu'il parvenait à se faire attribuer les tonnes de papier nécessaires pour réimprimer les livres de Céline, par exemple ?

Deux explications s'imposent : ou bien l'éditeur n'a pas voulu, après le revers allemand à Stalingrad, cautionner plus longtemps un ouvrage polémique qui risquait de lui être reproché après la guerre, ou bien il a réimprimé discrètement le livre à l'identique avec du papier qu'il négociait au marché noir.

C'était d'ailleurs ce que pensait Rebatet qui, en 1944, envisageait de quitter les Editions Denoël pour les Editions Théophraste-Renaudot qui lui proposaient une édition de luxe du livre, ou pour les Editions Pierre-Charron qui lui assuraient un tirage de 10 000 exemplaires. On peut croire que le contrat établi par Robert Denoël en juin 1942 ne le lui permettait pas.

Dans ses Mémoires d'un fasciste, il écrit : « J'aurais pu être plus riche. Denoël me trompait certainement sur le tirage des Décombres, qui dut atteindre 100 000 exemplaires, alors qu'il m'en régla 65 000. Sa canfouine ténébreuse de la rue Amélie s'était transformée en une suite de bureaux clairs, spacieux, élégants, meublés de neuf. Céline et moi, ses deux auteurs à succès, faisions les frais de ce luxe nouveau.

Denoël m'avait invité à dîner avec ma femme et mon très amène censeur, le lieutenant Heller. Après le dîner, il nous avait fait asseoir sur un coffre espagnol recouvert de coussins, pour répandre ensuite dans Paris que ce siège du collaborateur enragé et de l'officier prussien était bourré de manuscrits d'Aragon, vedette de la maison avant la guerre, et de son épouse la juive russe Elsa Triolet, dont il allait d'ailleurs publier Le Cheval blanc avec le "Geprüft" (l'imprimatur de Heller), mais j'avais encore la naïveté de croire les éditeurs sur parole. »

 

31 Aout 1942

Lucien Rebatet, qui prend quelques vacances à Vichy, a appris que le premier tirage de son livre est d’ores et déjà épuisé, et il écrit à Denoël :

« On me dit que, d’après vos services, il ne reste plus un exemplaire des Décombres rue Amélie. En somme, gros succès. A mon sens, ce n’est d’ailleurs qu’un début, mais il faut être capable de pousser le bouquin. Il faut absolument que nous fassions une seconde édition dans les plus brefs délais, sinon tous les beaux papelards dans la presse ne serviront à rien.

Je serai rentré dans 15 ou 20 jours. D’ici là, je vous fais confiance pour la question du papier. Je n’ai pas besoin de vous dire quels sont ceux qu’à mon avis il faut toucher pour ça. Vous le savez mieux que moi. Vous n’êtes plus Denoël si vous n’arrivez pas à retirer rapidement. D’autant que ce sera le moment où vous commencerez à gagner de l’argent d’une façon intéressante, et moi aussi...

Bon Dieu ! avec un départ pareil, nous devons arriver aux 50.000 ex. En tout cas, je compte désormais là-dessus. Je suis particulièrement heureux de la réaction à gauche, ou du moins dans les milieux catalogués comme tels. Mon bouquin aura servi à révéler la sympathie que nous avons de ce côté-là. Je suis content aussi d’avoir, sans concessions, fait pourtant un livre populaire. C’est à mon sens la véritable pierre de touche.

De ce côté-ci de l’Allier, on me dit que la plupart des bouquins ont trouvé acheteur. Pourtant, le seul papier qui ait paru jusqu’ici est celui de L’Effort (socialiste), qui a repris somptueusement le papier Cousteau d’Inter-France. Mais il y a eu une propagande orale. Maurras veut, paraît-il, répondre. On se marrera.

On me supplie de Romans (Drôme) de faire envoyer au moins 50 ex., 100 si possible, aux libraires. C’est la patrie du G.V.P... Aussi la population est-elle insatiable et a sauté en un clin d’œil sur les quelques exemplaires en vitrine.

Je vous joins une petite liste de corrections. Elle ne prétend pas, il s’en faut, à être complète. Le jeune Chauveau a relu, je crois, le bouquin en notant les coquilles. Il faudrait en tout cas que quelqu’un s’en charge avant le retirage. Je suis loin pour ma part d’avoir tout relu. Il manque quelque part une ligne, me dit-on. Je ne l’ai pas découverte. »

Denoël chargea Jean Tardieu, le mari de sa secrétaire Madeleine Collet, d'expédier 24 exemplaires du livre dans la Drôme mais Rebatet se plaignit ensuite de ne pas les avoir reçus, alors qu'il les destinait à des amis, notamment Henri Béraud et Horace de Carbuccia.

Lucien Rebatet se préoccupait légitimement de la vente de son livre à succès. En bon militant antisémite, il était aussi soucieux de débusquer les opposants à la politique du gouvernement de Vichy.

Le 19 août, alors qu'il résidait chez lui, à Moras-en-Valloire, il avait pris la plume pour faire connaître au chef de Cabinet du ministre de l'Education nationale à Vichy son indignation à propos du directeur de l'Ecole des Cadres du Secrétariat à la Jeunesse située à Sorlin-en-Valloire, une commune voisine de la sienne.

Ce fonctionnaire avait effrontément « vidé son sac » en sa présence, exprimé son mépris pour le président Laval, fait l'apologie de la dissidence gaulliste, et fait étalage d'une judéophilie passionnée. Rebatet s'était livré à une enquête et il pouvait affirmer que cet homme passait, auprès de la population de la contrée, pour « un des agents les plus actifs de la propagande anglaise, moscovite et juive. »

Après avoir assuré que les rédacteurs de Je suis partout n'étaient pas des maniaques de l'épuration, il estimait « que la présence à la tête d'un organisme officiel de la Jeunesse, d'un agent avéré de la propagande ennemie constitue un scandale absolument intolérable. Nous vous en faisons juge avant de rendre public par les moyens dont nous disposons, l'agissement de ce personnage. Nous espérons fort que cette campagne de presse ne sera pas nécessaire et que le cas de Monsieur D. pourra être promptement tranché. » [Archives nationales].

 

3 Octobre 1942

 

Séance de dédicace des Décombres à la librairie Rive Gauche. L'auteur est stupéfait, en arrivant place de la Sorbonne, d'apercevoir une foule qui se presse aux portes de la librairie : « je vis une file qui piétinait le trottoir par rangs de huit ou dix, jusqu'à la porte de la librairie, et que contenaient des gardiens de la paix. Il y avait là quinze cents personnes peut-être. Mon entrée à " Rive Gauche " souleva une ovation. Je signai des Décombres à la volée, fort épanoui, je ne le cache pas, durant plus de cinq heures [...] Vers huit heures et demie du soir, le stock monumental des Décombres fut épuisé.», écrit Rebatet. Les auteurs du Dictionnaire commenté de livres politiquement incorrects affirment que 1 500 exemplaires furent vendus et dédicacés au cours de cette mémorable séance de signatures, mais ils se réfèrent sans doute au texte de Rebatet.




  Lucien Rebatet dédicaçant son livre à la librairie Rive Gauche, le samedi 3 octobre 1942

 

6 novembre 1942

Lucien Rebatet publie dans Je suis partout, un article intitulé : « Confessions de l'auteur » : « La première page des Décombres porte le titre d'un livre " en préparation " [Ni Dieu ni Diable]. Il s'agit d'un roman d'analyse, du moins si les dieux le permettent, dont je trimballe le sujet depuis quelque quinze ans. [...] J'ai éprouvé l'impérieux et bizarre besoin d'en griffonner quelques chapitres au printemps dernier, pendant que j'achevais la correction des Décombres. Je crois que je n'aurais pas pu terminer cette harassante besogne sans ce petit dérivatif. Denoël m'a demandé d'annoncer ce livre. Je serais évidemment satisfait d'avoir quelque jour assez de loisirs pour l'écrire. Mais il va de soi qu'un ouvrage aussi inactuel est, par le temps qui court, au dernier rang de mes préoccupations. »

Ce roman, que l'auteur achèvera dans la prison de Clervaux où il fut emprisonné entre mai 1947 et juillet 1952, fut, grâce à Jean Paulhan, publié en février 1952 chez Gallimard sous son titre définitif : Les deux étendards.

 

15 Janvier 1944

Réunion publique des journalistes de Je suis partout à la salle Wagram sur le thème : « Nous ne sommes pas des déglonflés ». Devant 10 000 Parisiens, les « durs » de la rédaction rejettent la Révolution nationale maréchaliste pour se mettre au service de la « Révolution nationale-socialiste ».




    Discours de Lucien Rebatet lors de la réunion de Je suis partout à la Salle Wagram

 23 Novembre 1946

Procès des journalistes de Je suis partout. Seuls Cousteau, Jeantet et Rebatet sont présents dans le box des accusés ; Laubreaux, Poulain et Lesca sont toujours en fuite. Condamnations à mort, confiscation des biens et indignité nationale pour tout le monde. Ces condamnations seront commuées par la suite.






Claude Jeantet et Lucien Rebatet à leur procès, 23 novembre 1946

Il est intéressant de relever qu'au terme de deux jours de procès, Rebatet est condamné davantage pour les quelque 65 articles politiques qu'il a publiés dans Je suis partout durant l'Occupation, que pour ses Décombres, «massive et incontournable pièce à conviction », comme l'écrit Robert Belot. Le commissaire du Gouvernement Fouquise déclare : « Faire des appels au meurtre, ce n'est pas exprimer une opinion lorsqu'on tire à 300 000 exemplaires et qu'on obéit à la censure allemande. »

Son avocat, Me Bernard Bacqué de Sariac, a fait valoir que l'éditeur Denoël a été épargné [il fait allusion au non-lieu prononcé le 13 juillet 1945, en feignant d'ignorer que sa société reste poursuivie], mais pas son auteur-vedette qui le sortit de son marasme financier : « Ce livre que vous reprochez aujourd'hui à celui-ci comme une œuvre impie et sacrilège, eh bien ! il l'est ou il ne l'est pas, mais ce que je ne puis admettre, moi, et ce que je ne puis concevoir pour la liberté même de mon esprit, c'est que, suivant la personnalité de celui à qui on l'impute, il puisse l'être tout à la fois et ne pas l'être. Le classement pour l'un, le châtiment pour l'autre, quelle est la raison obscure de votre choix ? »

Pourquoi Lucien Rebatet n'est-il pas formellement condamné pour ses Décombres ? Brasillach a qualifié ce livre d' « événement du siècle », Philippe Henriot de « bréviaire de la Révolution nationale » ; Gerhard Heller s'est dit « révolté de lire ces vomissures sur des auteurs qui lui étaient chers ».

De tous les bords, on s'accorde à trouver ce pamphlet immonde, insupportable, excessif - tout en lui reconnaissant une grande valeur littéraire. Et pourtant, il a fait la gloire et la fortune de son auteur - et de son éditeur.

Robert Belot, peu suspect de sympathie pour l'auteur, écrit : « C'est bien le sceau énigmatique du destin de ce texte que d'avoir rencontré un tel succès alors qu'il se présente comme une véritable entreprise sado-masochiste à dénigrer et à désespérer ses contemporains. Comment certains d'entre eux ont-il pu se complaire si joyeusement dans les délices nauséeuses d'un livre qui leur renvoie une image pitoyable d'eux-mêmes, qui s'épanouit dans la peinture du veule et du vil ? »

Jacques Benoist-Méchin assurait que Himmler, à qui l'on parlait des ressources insoupçonnées de la France, aurait haussé les épaules et montré Les Décombres en disant : « La France est là tout entière ».

Le jour où les Français, crevant un abcès qui n'en finit pas de suppurer, admettront que Les Décombres est le miroir de leurs errances intellectuelles, politiques et racistes, l'Histoire pourra enfin s'écrire. Mais on peut croire aussi, comme Pierre Assouline, que « ce débat sera probablement résolu quand Vichy sera du ressort de l'histoire médiévale »...

24 Aout 1972

Décès de Lucien Rebatet à Moras-en-Valloire, une petite commune de la Drôme où il était né le 15 novembre 1903. Robert Denoël lui avait édité deux ouvrages, le premier en mars 1941 dans la collection « Les Juifs en France » des Nouvelles Editions Françaises, le second en juillet 1942.





Rebatet n'était connu jusque-là que pour ses chroniques musicales signées François Vinneuil dans L'Action Française puis, à partir de 1932, dans Je suis partout. Sur le plan éditorial il est l'auteur d'une pochade illustrée par Ralph Soupault : Le Diable à l'Hôtel Matignon [1939] et d'une brochure politique : Le Bolchévisme contre la civilisation [1940].

On peut donc considérer que c'est Robert Denoël qui l'a lancé en 1942 en publiant - avec quel succès ! - Les Décombres dont les tirages successifs atteindront au minimum 65 000 exemplaires, soit davantage que les livres polémiques de Céline.

Etre l'éditeur d'un tel « best seller » sous l'Occupation a son prix : après la guerre, Denoël se verra reprocher invariablement la publication de ce pamphlet sulfureux.

Juin 1976

Réédition des Décombres suivis des Mémoires d'un fasciste aux Editions Jean-Jacques Pauvert. Interrogé sur l'opportunité d'une telle réédition par Bernard Pivot sur le plateau d' « Apostrophes », le 18 juin, l'éditeur déclare qu'il considère l'ouvrage comme un document exceptionnel sur l'immédiat avant-guerre.




Les invités sur le plateau se prononcent tous pour la publication de ce livre mais aussi contre toute forme de censure éditoriale. Dans la presse les articles indignés se multiplient.

En avril 1998, l'éditeur s'explique sur la censure dont a fait l'objet le premier volume : « La veuve de Rebatet m'a apporté un exemplaire - corrigé par son mari, m'a-t-elle assuré - des Décombres [...] Amputé ou pas, ce document avait gardé toute sa capacité d'indigner. On m'a remis ce texte tel quel, c'était ça ou rien. Aurait-il fallu faire une édition critique en restituant en regard les passages retirés ? »

Le journaliste du magazine Lire lui rétorque : « Les pages, plutôt. Les pires. Robert Belot, auteur d'une biographie de Rebatet au Seuil, en a dénombré 127 ! Tout publier n'aurait-il pas été plus conforme à la logique de votre carrière ? » Et Pauvert répond : « Ma logique d'éditeur ne peut s'exercer contre celle d'un auteur. Un auteur est ce qu'il est, mais s'il revient sur ce qu'il a écrit, je m'incline. Il a tout de même des droits. »

L'explication ne convainc pas. Lorsqu'il a réédité Les Décombres, Rebatet était mort depuis quatre ans. On ne voit pas pourquoi l'écrivain aurait pris la peine d'édulcorer son texte en vue d'une éventuelle réédition. Est-ce sa veuve qui a procédé à ce « toilettage » ? Est-ce l'éditeur ?

Robert Poulet, qui connaissait bien le couple Rebatet, a, dans une lettre du 25 juillet 1976, proposé cette explication à Jean Rimeize : « Pauvert a été contraint, comme vous dites. Mais il n'a pas obtenu la permission de Mme L.R. Il s'est borné à l'avertir après coup. Si quatre pages ont été remplacées, c'est parce qu'elles comprenaient une attaque personnelle qui risquait de donner lieu à un procès. » [Jean Rimeize. Robert Poulet, p. 30].

Je suppose que Poulet veut dire que l'éditeur, conseillé par son avocat, a supprimé des pages litigieuses sans avertir préalablement Véronique Rebatet, qui l'a menacé d'un procès. On a dit que ces pages concernaient François Mauriac. Or cette attaque personnelle figurait dans l'édition Denoël et n'avait pas donné lieu à un procès, en 1942 : une plainte en diffamation aurait donc été irrecevable, trente ans plus tard.

En mai 2004 Pauvert dira à un journaliste du Magazine littéraire : « Aujourd'hui, il serait impossible de publier un livre intitulé Mémoires d'un fasciste. Il est vrai que le livre est terrifiant. La veuve de Rebatet m'avait fait passer une version des Décombres qui était encore pire ! Publier ce livre était utile. Si j'en avais vendu 200 000 exemplaires, ça aurait été un cauchemar, si j'en avais vendu deux cents, ça aurait été tout aussi grave (signifiant que les gens ne sont pas curieux), or j'en ai vendu vingt mille, ce qui est un chiffre honnête ».

Jean-Jacques Pauvert a eu en main une version « encore pire » des Décombres : laquelle, au juste ? Il ne peut s'agir de celle corrigée par l'auteur qui, normalement, gommait certains excès langagiers. Si c'est celle du manuscrit autographe collationné par Belot, Pauvert admet donc l'avoir caviardée.



Les Etudes rebatiennes remercient Monsieur Henri Thyssens de leur avoir permis de reproduire  quelques pages de son site  consacré à l'éditeur Robert Denoël.

http://www.thyssens.com/






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