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« Je suis resté une heure. Nous avons parlé de Céline, de l’Algérie beaucoup, un peu de ses livres. Rebatet n’a pas écrit que Les Décombres. Ses quinze ans de prison lui ont fait sortir un grand livre en deux gros volumes, Les Deux Etendards, qui est une gigantesque chronique de la France entre les deux guerres. Beaucoup considèrent ce roman comme le plus important publié depuis 1945. La critique l’a méprisé. La haine l’entoure encore d’un mur de bronze. Il prend bien ca, avec insulte et esprit de lutte. Ce que je regrette le plus en cet homme courageux dont le premier abord m’a pris, c’est son esprit antisémite toujours et une certaine méchanceté encore, qui fait des Décombres un livre insupportable malgré des pages magnifiques et un chapitre sur Maurras, Pujo, l’AF qui est un portrait d’anthologie. Rebatet, c’est Robespierre. Et bien, comme il me l’a dit lui-même, qu’il regrette certains passages des Décombres, il est resté cette tête de pioche qui, s’il avait un pouvoir de police, chargerait pour le mur des Fédérés des autocars de juifs, des camions de vaincus ».


Lettre de Dominique de Roux à Robert Vallery-Radot du 24 février 1962, citée dans Jean-Luc Barré, Dominique de Roux. Le provocateur, paris, Fayard, 2005, p. 168-169. 

 


 


 

 

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[Jean-josé Marchand :] Il y avait aussi Rebatet, très controversé, Les Deux Etendards


[Histoire Littéraires :] Vous le connaissiez ?


J.-J. M : Ah ! Mais non ! J’étais absolument révulsé par ses opinions. Ce que je disais, c’est que c’était un livre de génie, le plus grand roman de l’époque, à mon avis plus important que les romans de Céline, parce qu’il y a une dimension spirituelle dans Les Deux Etendards qu’il n’y a pas dans de Céline [...] En fait, pour la première partie du XXème siècle, il y a, pour le roman, Proust ; pour la seconde partie, il y a Rebatet et Céline. Vous avez sans doute remarqué qu’à partir de 1960, ça s’effiloche ».

 

« Entretien avec Jean-José Marchand », Histoires Littéraires, n°23, Aout-septembre 2005 repris dans Jean-José Marchand, Ecrits Critiques, 1941-2011, Paris, Félin & Claire Paulhan, 2012, tome IV, p. 713.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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« Lucien Rebatet, le formidable pamphlétaire des Décombres, était et demeure encore pour moi avant tout l’auteur des Deux Etendards. J’ai lu ce roman océanique, bouleversant, cette histoire d’un amour absolu, avec une émotion toujours renouvelée. Je m’identifiais tout à tour aux deux protagonistes du récit, pourtant en apparence si opposés, Michel l’athée convaincu et Régis le croyant futur jésuite. Quant à Anne-Marie, l’héroïne féminine, je l’identifiais à mon premier amour, Marie-Jo. Je voulus rencontrer l’auteur, qui accepta de me recevoir, en décembre 1962, dans son appartement de la rue Le Marois, dans le 16è arrondissement. Il fut enchanté quand je lui déclarai que son livre était construit comme un drame musical wagnérien, et me fit cette dédicace : ‘‘Au plus jeune à ce jour des amoureux d’Anne-Marie’’ ! Le reste de la conversation fut par contre bien décevant. En dehors de la musique, nous n’étions à peu près d’accord sur rien ».

 

Alain de BENOIST, Mémoire vive, Paris, Editions de Fallois, p. 73.

 

 

 


 

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Et Céline, ou les maudits de la collaboration comme Brasillach, Drieu la Rochelle ou Lucien Rebatet ?

 

[Max Gallo] J’ai lu, dévoré, le Voyage au bout de la nuit qui est un chef d’œuvre sur le plan stylistique. C’est évidemment un très grand roman. J’ai lu aussi Les Décombres de Rebatet, un livre au style puissant qui ne peut pas ne pas intéresser l’historien. Sans oublier Les Deux Etendards. On peut avoir un engagement détestable et ne pas être dépourvu de talent, il faut s’y faire, parce que c’est ainsi. Quand à Brasillach, je l’ai très peu pratiqué. En revanche, j’ai beaucoup lu Drieu la Rochelle.

 

Vous avez dit récemment que vous assumiez tout de la littérature française, de Jules Vallès à Robert Brasillach ?

 

Absolument. Je pense qu’il faut assumer comme étant notre héritage toute la littérature française, quelles que soient les fautes ou les aberrations de tel ou tel écrivain.

 

Max Gallo, Histoires particulières. Conversations avec Paul-Francois Paoli, Paris, CNRS, 2009, p. 136.

 

 


 





Dans les années 20, par Simone Chevallier (Anne-Marie) :

« [Lucien] était plus petit que [François Varillon]. Point beau. Il possédait néanmoins des yeux noirs et curieux qui dévoraient son visage. Ce qui frappa [Simone], ce fut sa mise. [Lucien] portait un costume clair, coupé de manière très jeune et très amusante. Ses cheveux bouclés montraient une savante recherche. Il se coiffait d’un chapeau à fond plat qu’il juchait de biais sur un œil et une écharpe de couleurs vives s’enroulait à son cou. Enfin, il exhibait des gants et des chaussures claires, de formes nouvelles. […] [Il] embaumait la verveine, il fumait des cigarettes égyptiennes » (La ville des deux fleuves, Lille, Janicot, 1946, p 149).

 

 


Pendant la guerre, par Brasillach :

« … Enfin, toujours justement irrité, le plus opiniâtre et le plus violent d’entre nous tous, Lucien Rebatet. Quel étonnant garçon ! Il connaît la peinture, il a traîné dans tous les musées d’Europe, il est antisémite et il a vidé des verres avec Pascin et Modigliani, il est passionné de musique, il est maurassien, il sait Rimbaud par cœur, il est le meilleur sinon le seul critique de cinéma d’aujourd’hui […], il est un des plus remarquables polémistes que je connaisse : car il a tout, la verve, le style, la verdeur, le don de voir, le talent de caricaturer, et même parfois le sentiment de la justice. Toujours en colère contre les hommes, les choses, le temps, la nourriture, le théâtre, la politique, il établit autour de lui un climat de catastrophe et de révolte auquel nul ne résiste. Et avec cela, il ne faut pas très longtemps pour s’apercevoir qu’il y a chez ce passionné un héritier de paysans dauphinois, solide, calme, habile et capable même de bon sens. Militariste par surcroît, poète de l’armée française, grognard-né, et capable de découvrir de la poésie dans un dépôt d’infanterie. Il est certainement un de ceux qui ont fait de Je Suis Partout ce qu’il est devenu. Il faut l’avoir vu à l’imprimerie, dans les grands moments, lorsque, par exemple, il composait nos deux numéros spéciaux sur la question juive, qu’il a presque entièrement rédigés ; marchant de long en large à travers les tables, froissant les papiers dans ses mains, fumant cent cigarettes et poussant des plaintes de douleur à l’idée qu’il fallait couper deux, trois colonnes par page. » (Une Génération dans l’orage. Notre avant-guerre p. 188).

 


 


A la fin de sa vie, par Robert Poulet :

« Un petit homme vif, le masque taillé pour l’invective, le vocabulaire poissard, qui, tout à coup, s’affinait d’une manière exquise, l’esprit toujours en éveil, sur lequel descendait depuis peu une inattendue modération, le cœur dur et la peau ultra-sensible, avec un air où se mêlaient inextricablement le génial et le vulgaire, une amertume affreuse, à cause de la ‘‘conspiration du silence’’, mais l’assurance d’avoir raison un jour de tous les muets-par-ordre et des sourds-volontaires » (Billets de sortie, p. 226)

 






Diviser le monde en deux selon François Mitterrand :


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Harold Kaplan – Je l’ai beaucoup vu [Etiemble] à un certain moment où il était en bisbille avec Sartre, car il avait accepté de faire la chronique littéraire au Temps Modernes. Il a commencé à faire un papier à la gloire d’un certain Lucien Rebatet que j’ai lu grâce à lui, que je connaissais pas avant…

 

Philippe MeyerOn est en quelle année ?

Harold Kaplan – 1949, 1950.

 

Philippe MeyerRebatet était encore sous le coup de… 

Harold Kaplan – Oui, Etiemble le soutenait et me l’a fait lire. J’ai dû lui dire : « Vous avez quelques raisons » – Les Deux Etendards était un grand roman…

 

Philippe MeyerLe roman le plus fréquemment cité dans l’intimité de François Mitterrand, qui divisait le monde en deux : ceux qui avait lu Les Deux Etendards et ceux qui ne l’avaient pas lu. Autant dire que les deux parties n’étaient pas égales ! ».

Harold Kaplan – J’ai été bouleversé par ce livre que j’ai trouvé remarquable, effectivement. Dans sa très grand naïveté – car il avait un côté très naïf – Etiemble avait écrit un papier sur Rebatet qui avait fait bondir Sartre qui a dit : « Jamais, dans les Temps Modernes, on ne publiera quoi que ce soit sur ce salaud ! ». Pour Sartre, Rebatet était innommable. Etiemble est tombé des nues. […] Un principe est un principe et celui de la séparation entre la politique, le roman et l’art était absolu. Le fait que Rebatet ait été un salaud pendant la guerre le portait à dire : « A ce prix-là, nous devrions alors abandonner des tas de gens qui ont vraiment apporté quelque chose à notre littérature, comme Céline ! ».

 

Harold Kaplan et Philippe Meyer, « Conversation avec le vieil Harold (I) », Commentaire, Vol. 33, n°129, Printemps 2010, p.35.











Dominique Aury, Vocation : clandestine (entretiens avec Nicole Grenier)

(Gallimard, L’Infini, 1999)



Rebatet avait été condamné à mort. Il est resté, je crois, un an ou un an et demi les fers aux pieds dans une cellule, attendant d’être exécuté. Puis il a été gracié, la peine a été commuée en travaux forcés, à perpétuité. Il était interné à Fontevrault, non, à Clairvaux. Comme il était débarrassé de ses fers, on lui a donné un travail, classer la bibliothèque. Il m’en a beaucoup parlé, plus tard, de cette bibliothèque. Elle était, paraît-il, d’une richesse extraordinaire dans le domaine de la criminologie. Et il s’est mis à écrire son fameux roman, le fameux roman qu’il avait eu toute sa vie envie d’écrire, il n’avait pas eu le temps, maintenant il l’avait. Un exemple typique pour Paulhan : « Vous les mettez en prison, ils vont écrire des chefs d’œuvre... » et à mon avis, c’est un chef d’œuvre. Il a envoyé son manuscrit chez Gallimard et le hasard a voulu que ce soit à moi de le lire en premier.. Je me rappelle très bien... Je suis toujours couchée pour lire, c’est très commode... parfois je m’endors, je me réveille, je relis, je continue... Je suis donc revenue un soir des Éditions avec cet énorme truc, et j’ai commencé à lire après dîner, et j’ai lu toute la nuit, et puis j’ai mangé un petit peu le lendemain matin et puis j’ai lu toute la journée, et encore toute la nuit, parce que c’était comme ça, il y avait, je ne sais plus, deux mille, trois mille pages ! Un livre extraordinaire qui a été étouffé à sa parution parce que l’auteur était à l’index. Ce qu’on comprend, on lui à fait payer son attitude pendant la guerre, qui a été absolument abominable. Plus tard, j’ai eu de grandes disputes avec Rebatet. Il m’a dit une fois : « Ces cons, ils auraient dû me fusiller. – Vous avez bien raison, ils auraient dû, vous ne l’aviez pas volé, mais vous ne l’avez pas été, alors tant mieux, c’est toujours ça de gagné. » Il n’a jamais compris qu’il s’était trompé, il pensait toujours qu’il avait eu raison, que c’était la faute aux Juifs, et quant aux Américains... Il pouvait analyser cela comme il voulait mais, quand même, les déportations, les camps de concentration... Il m’a dit : « Qu’est-ce que vous voulez, j’avais commencé d’écrire ce roman, je ne savais pas. – Comment, vous ne saviez pas ? Moi qui habitais un petit village de Seine-et-Marne, où il n’y avait même pas une boutique, les camps de concentration, je savais que ça existait. Vous n’aviez jamais lu la presse étrangère, peut-être ? » Je me rappelle avoir lu, dès 1938, dans l’Observer, un journal libéral anglais, une page entière sur Dachau et les Juifs qu’on y avait enfermés, alors ce n’était un secret pour personne, tout le monde pouvait savoir. Mais non, il ne savait pas, il ne voulait pas savoir.

La publication du livre a provoqué de violents remous. Un vrai scandale, un vrai scandale !

Et chez Gallimard, à l’intérieur de la maison ?

Je ne sais plus... aussi, probablement. Mais je n’étais pas suffisamment à l’intérieur, ou d’une façon suffisamment importante pour qu’on me dise ces choses-là. Jean était bien décidé à faire paraître Les Deux Étendards, et Gaston Gallimard y tenait absolument. Le roman n’a pas eu de succès du fait de la malédiction – en un sens il la méritait – qui pesait sur Rebatet. On lui a fait payer son attitude pendant la guerre, ses articles contre les Juifs...


[P. 40-43. Le « Jean » mentionné vers la fin du texte est Jean Paulhan. La phrase à laquelle il est fait allusion au début du texte – « Vous les mettez en prison, ils vont écrire des chefs d’œuvre » – est une phrase, citée plus haut dans le livre, du même Paulhan protestant contre l’épuration aveugle des écrivains].










 
Jean-Louis Kuffer

Ma  visite à l'écrivain maudit.

 

Dix ans après la mort de Céline, Lucien Rebatet passait, au début des années 1970, pour l’écrivain le moins fréquentable de la France littéraire. Condamné à mort pour faits de collaboration, il avait échappé de justesse au poteau après des mois, les chaînes aux pieds, à attendre le peloton. Des propagandistes du fascisme, il avait été le plus frénétique par ses écrits, notamment dans les colonnes de Je suis partout, plus encore  dans le pamphlet furieusement antisémite intitulé Les décombres, paru en 1942 et qui lui valut un énorme succès. Connu de ses amis pour sa couardise physique, Rebatet s’était comporté, face à ses juges, avec une indignité complète. Autant dire qu’un tel personnage n’avait rien d’attirant. Mais Lucien Rebatet avait écrit, en prison, un roman magnifique : Les deux étendards. Je l’avais lu à vingt-cinq ans, quelque temps après m’être éloigné du gauchisme bon teint. Un voyage en Pologne, la découverte du Rideau de fer et du socialisme réel, la lecture de Stanislaw Ignacy Witkiewicz et maintes conversations sur les méfaits du communisme, dans le cercle des amis des éditions L’Age d’Homme, à Lausanne, me portaient naturellement à prendre le contrepied du conformisme intellectuel de l’époque, à l’enseigne duquel un Rebatet faisait figure d’ « ordure absolue ». Avec les encouragements de Dominique de Roux et de Vladimir Dimitrijevic, je me pointai donc un jour, moi qui n’était ni fasciste ni antisémite non plus, chez ce petit homme perclus d’arthrose, vif et chaleureux, qui ne tarda à me lancer qu’à mon âge il eût probablement été, lui, un maoïste à tout crin... Les lignes qui suivent reprennent l’essentiel de l’entretien que je publiai au lendemain de ma visite, qui me valut pas mal d’insultes, de lettres de lecteurs indignés et même une agression physique dans un café lausannois. Bien fait pour celui qui se targuait d’indépendance d’esprit…


Entretien avec Lucien Rebatet. Paris, 14 mars 1972.

 

Vingt ans après la parution de son plus beau livre, Les deux étendards, Lucien Rebatet se trouve toujours au ban de la plupart des nomenclatures du roman français contemporain, son nom ne se trouvant prononcé, par les professeurs de littérature et les critiques, qu’avec le mépris réservé en général aux assassins et aux filous. La raison de cette conspiration du silence : ses opinions politiques. Rebatet fut en effet partisan, jusqu’à la dernière heure, du national-socialisme, « et de l’espèce la plus frénétique », ajoute-t-il lui-même.
Je l’imaginais de haute taille et tonitruant, et je l’ai trouvé plutôt frêle, petit, en robe de chambre et les mains déformées par le rhumatisme, l’œil rieur, d’une gentillesse vous mettant tout de suite à l’aise alors qu’il vous accueille comme s’il vous connaissait depuis longtemps. J’imaginais un intérieur de grand bourgeois cossu (il réside dans l’un des quartiers huppés de Paris) et je suis entré dans un appartement modeste, seuls le bureau et la bibliothèque du maître des lieux en imposant quelque peu. Très vite, le contact allait s’établir : à soixante-neuf ans, Lucien Rebatet m’a sidéré par sa jeunesse d’esprit.

Or il a commencé par évoquer sa condition de proscrit : « Comme on ne m’a pas fusillé, vous comprenez qu’il fallait au moins me clouer le bec. Brasillach liquidé, on pouvait reconnaître son talent. Mais le nazi Rebatet, un écrivain valable ? Pensez donc ! Notez que ma consolation vient des jeunes, qui me semblent beaucoup plus intelligents que leurs aînés. Ils sont ainsi très nombreux à m’écrire, pour me dire qu’ils discutent ferme autour des Deux étendards.

Sans fausse modestie, Lucien Rebatet parle de son chef-d’œuvre avec passion. Il sait bien que les succès annuels de la moulinette littéraire disparaîtront peu à peu des mémoires, et que Les deux étendards demeureront. Pourtant, avant d’aborder plus longuement ce livre qui a motivé ma visite, j’aimerais qu’il s’exprime à propos de ses positions politiques dont je saisi mal les tenants.

« Ah ! vous savez, notre génération a été sacrifiée par la politique. Vous n’avez pas idée, vous qui êtes né après la guerre, de la férocité de la lutte que nous avons dû mener. C’est que la France, en ce temps-là, était dans une pagaille invraisemblable. Vous avez lu Les décombres, hein ? C’était ça, la France : tout y était corrompu, et nous sentions qu’il fallait dire non. Non à la corruption, non au désordre, non au communisme ! Mais allez : à part la lutte contre les « cocos », tout cela est du passé. Un jour, j’ai d’ailleurs écrit dans Rivarol que les gens de mon bord seraient prêts à confesser leurs erreurs, le jours où ceux du bord opposé en feraient autant… »

Suivent quelques propos sur la situation politique actuelle, les « maos » en France, Sartre et la mort tragique d’Overney (« C’est ces intellectuels boutefeu qu’on devrait arrêter, et pas les petits gars qui militent ! », lance-t-il à ce propos), ou le rappel des jours qu’il passa à Sigmaringen en compagnie de Céline : « Il était inénarrable, surtout quand il insultait les Boches. D’une verve prodigieuse ! Il parlait véritablement sa littérature ! »
Dans ses moments d’emportement, Rebatet semble cependant m’adresser un clin d’œil, comme sous l’effet de la distance prise : « Voyez-vous, je ne suis pas un politique. J’ai toujours été mal à l’aise dans ce monde-là. Et je ne suis pas un homme de lettres non plus, Disons que je suis une sorte de propagandiste de certaines idées. » Et comme je m’en étonne, il précise : « Oui, la littérature a toujours été, pour moi, un manifeste, comme dans Les décombres, ou un luxe et une joie, comme dans Les deux étendards. »
Ensuite, comme je lui demande s’il n’y a pas aussi un moraliste chez lui : « Pas moraliste pour un sou s'il s’agit de défendre la Morale ou les Valeurs bourgeoises. Vous le savez bien : le capitalisme est une sorte de vol organisé. Mais si vous le prenez dans le sens où l’entendait un Brice Parrain, alors d’accord : moraliste, si l’on considère que la philosophie doit servir à améliorer l’homme… »

Mais venons-en aux Deux étendards, dont il faut situer d’abord le cadre du grand débat qui s’y développe. Entre Paris et Lyon, trois jeunes personnages à l’âme ardente : Michel Croz, garçon de vingt ans qui débarque à Paris dans les années 1920 pour y achever ses études. Ancien élève des pères, qu’il abhorre, il découvre l’art et la volupté, ainsi que sa vocation d’écrivain. Parallèlement, son ami Régis Lanthelme, resté à Lyon, lui apprend qu’il va entrer chez les jésuites alors même qu’il vient de tomber amoureux fou d’une jeune fille du nom d’Anne-Marie. Michel tombe à son tour amoureux de la belle et, pour s’en approcher, tente de se convertir à la religion qui unit ses deux amis. Peine perdue. Or, fondu dans une histoire d’amour impossible (Anne-Marie ne pouvant suivre ni Régis ni Michel dans leurs croisades opposées pour le Ciel et la Terre), les débat des Deux étendards fait s’empoigner  un défenseur de la « religion des esclaves » (le christianisme selon Rebatet) et son contempteur, le nietzschéen Michel.

« Michel Croz, m’explique l’écrivain, est un contestataire avant la lettre. Ce qui le concerne est en partie autobiographique. Il me ressemble. Mais à vingt ans, il est beaucoup plus intelligent que je l’étais, moi. En face de lui, Régis appartient au passé. On pourrait même dire que c’est un personnage historique, comme si le roman se déroulait au XVIe siècle. De nos jours, sa foi d’acier en ferait un intégriste rejeté par l’Eglise romaine, une sorte d’abbé de Nantes. Quant à Anne-Marie, c’est vraiment ma fille. Elle a des traits de femmes que j’ai connues, sans doute, mais le personnage, dans sa vie propre et sa manière de s’exprimer, est entièrement inventé ».

A la question, que je lui pose alors, de savoir où il se situe aujourd’hui par rapport à son roman, Lucien Rebatet me répond qu’il lui reste tout proche : « Comme je vous l’ai dit, la jeunesse m’y fait revenir sans cesse. Et puis, les jours où l’on se trouve dans un livre qui marche bien sont les plus beaux de la vie avec l’amour quand on est jeune… »
J’aimerais en savoir plus, cependant, sur les circonstances dans lesquelles son roman a été composé.

« Le 8 mai 1945, j’ai été arrêté par la Sécurité militaire à Feldkirch, en Autriche. J’étais parvenu au chapitre XXVII du livre. Grâce à ma femme, demeurée en liberté, qui se démena pour faire rapatrier mon manuscrit, j’ai pu reprendre mon travail en cellule. A Fresnes, j’étais enfermé en compagnie d’un bandit corse que je bourrais de romans policiers pour le faire taire. La condamnation à mort tomba le 23 novembre 1946. Dès lors, je passai 141 jours les chaînes aux pieds, pendant lesquels j’achevai ce qui allait devenir Les deux étendards. Enfin, sur l’intervention de Claudel, qui estimait qu’on ne pouvait exécuter l’homme qui avait déculotté Maurras, je fus gracié par Vincent Auriol le 12 avril 1947. ma peine étant commuée en travaux forcés, j’allais être transféré à Clairvaux, séparé de mon manuscrit pendant deux ans… »

Evoquant sa captivité, Lucien Rebatet s’en rappelle les affres autant que les aspects positifs : « Sur le plan de l’existence quotidienne, ce fut un enfer stupide, même pour les politiques. Mais pour écrire, c’était extraordinaire. Tous les soirs, on m’enfermait dans une « cage à poules » de 2mx2m où régnait une paix royale. De six heures à minuit, j’écrivais sans discontinuer. En novembre 1949, enfin, la dactylographie de mon roman, représentant 2000 pages  environ, me parvint par une voie clandestine. J’y travaillai encore dix mois puis il me quitta, entièrement tapé, par l’entremise d’un charcutier qui fournissait notre cantine. Ma libération eut lieu l’année de la parution du livre, en juillet 1952, après sept ans de prison. »
La conversation, largement arrosée de whisky, s’est prolongée des heures, jusqu’au déclin du jour. Après que Madame Rebatet eut annoncé la nécessité de se préparer pour une séance de cinéma (sous le nom de François Vinneuil, Rebatet tient aujourd’hui encore une chronique cinématographique, avec une pertinence qui n’a d’égale que sa connaissance encyclopédique de la musique), les interlocuteurs se sont levés dans la pénombre et se sont dirigés vers la porte sans que l’écrivain ne cesse de s’adresser à son visiteur: « L’art nous permet de mieux exister, n’est-ce pas ? Voilà ce qu’il nous reste, mon vieux : un certain nombre de valeurs aristocratiques, que ceux qui en ont le désir et la volonté doivent développer. La lucidité, d’abord, et la lucidité partout et à tout instant. Ce qui me paraît très grave, dans l’art d’aujourd’hui, c’est que de nombreux créateurs ne semblent tendre qu’au néant et à la désintégration. Ce qu’il nous faut, au contraire, c’est construire, réinventer des formes correspondant à notre temps, en individus et non en troupe grégaire, avec le « pied léger » cher à Nietzsche… »




 

Photo de Lucien Rebatet en mars 1972: Paule Rinsoz.

Lucien Rebatet est mort en septembre 1972.

Source :
http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

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