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            Les Deux Etendards, un énorme roman, épais et tortueux comme la vie, serait à lire d’urgence. Pourquoi ?

 

Le chef d’œuvre maudit du XXème siècle

            On peut d’abord se demander quelles sont les raisons de ne pas le lire. La première serait qu’il a été écrit par L. Rebatet, personnage faible et abject, journaliste collaborateur, antisémite convaincu, l’auteur des Décombres. Mais l’histoire littéraire nous a abondamment montré que de tels personnages peuvent écrire des chefs d’œuvre : nul n’a le droit d’écarter Le Voyage au bout de la nuit au prétexte que Céline a écrit des Pamphlets antisémites. Il en va de même pour Rebatet : n’enterrons pas Les Deux Etendards sous les Décombres.

            Une seconde raison de ne pas lire Les Deux Etendards consiste à dire que si c’était un chef d’œuvre, cela se saurait. Objection à la fois de bon sens, et conforme à l’herméneutique littéraire contemporaine. Mais cette objection ne tient pas, car si personne ne parle de Rebatet, c’est parce qu’il est victime d’une conspiration du silence en raison de ses engagements politiques. S’il faut toujours se méfier de l’argument du complot, celui-ci est bien réel, et attesté par de nombreux témoignages, dont celui d’un des plus  grands critique littéraire du XXème siècle, G. Steiner : « Venu à Paris pour le lancement de mon livre par le Seuil, j’ai dû donner plusieurs interviews au Figaro Littéraire, aux Lettres nouvelles, à Arts, etc. A chaque reprise, je disais mon admiration pour votre livre, la date qu’il marquait en moi. Immédiatement, mon interlocuteur se cabrait, et m’avertissait de ne pas compromettre mes chances et la bienveillance de la critique à mon égard en soufflant mot de vous ou de vos œuvres. Alors j’ai perdu patience et j’ai dit à la télévision et dans les journaux ce que je crois au sujet des Deux Etendards. Et puisque les interviews parisien[ne]s ont un peu étouffé ma phrase, j’ai cru que l’honneur m’imposait de redire la même chose, tout haut, dans le Sunday Times. » Menaces, censure : tout y est.

Et pourtant, de l’aveu du même Steiner, ce livre maudit n’est rien moins qu’un des plus grands livres du siècle – Steiner n’est pas journaliste, il pèse ses mots : « j’ai compris tout de suite […] qu’il s’agissait d’un roman de génie. Il est avec Le Sang Noir et La Semaine Sainte ce que le roman français a fait de plus grand depuis 1945 ». Et ce d’autant plus que l’écriture de ce roman est elle-même un roman : entamé sous l’Occupation, poursuivi à Sigmaringen aux côtés de Céline, achevé en prison, à l’étage des condamnés à mort, les fers aux pieds.

 

Le roman de l’amour et de la foi

            Un grand roman, injustement passé sous silence, Les Deux Etendards est bien le chef d’œuvre maudit du XXème siècle, et à ce titre doit être lu d’urgence. Mais à cette raison de fond s’en ajoute une autre, qui intéresse au premier chef les chrétiens : ce roman est un grand roman religieux.

            De quoi y est-il question ? D’amour. Rebatet a écrit le roman d’une grande passion, l’amour le plus haut – ni romantique, ni bestial, ni bourgeois ; et en même temps le plus incarné, le plus sensuel.

La trame est simple : le personnage principal, Michel, jeune philosophe âgé de vingt ans, a pour meilleur ami Régis, qui vit un amour magnifique avec Anne-Marie. Lorsque Régis présente Anne-Marie à Michel, celui-ci en tombe éperdument amoureux. On semble être dans un triangle amoureux banal. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne sommes pas sur TF1 : tout le monde ne couche pas avec tout le monde. Michel a le sens de l’honneur et de l’amitié, il ne s’abaissera pas à séduire celle que son ami aime, il l’aimera en secret.  Mais surtout, le poids du roman est de mêler à ce triangle amoureux le christianisme, d’écrire « le drame de l’amour et de Dieu ». Le projet de Rebatet est d’écrire un grand roman religieux : « une de mes grandes ambitions serait que l’esprit religieux fût présent dans mon livre sous ses formes les plus évoluées et les plus profondes ».

            Plus précisément, ce roman n’examine pas d’un côté l’amour, et de l’autre le christianisme. C’est une seule question, une seule tâche. Rebatet décrit leur articulation, ce que signifie pour un chrétien que d’aimer : il se situe d’emblée au cœur du christianisme. Le sujet des Deux Etendards, c’est d’abord l’aspiration à la sainteté engendrée par l’amour, et ce qu’il advient de l’amour lorsque c’est un chrétien qui aime.

Pour cela, le roman explore le thème de la conversion. Ainsi, Régis et Anne-Marie vivent une nuit mystique sur la colline de Brouilly, où il leur apparaît que seul le christianisme permettra à leur amour de prendre toute sa dimension : « ils ont vu que le triomphe de leur amour était dans le sacrifice, que Dieu le leur offrait, qu’ils ne pouvaient plus que déchoir pitoyablement s’ils se refusaient à son appel […] En même temps que le sacrifice terrestre de leur amour s’imposait à eux, ils éprouvaient cet amour avec un charme et une puissance inconnus jusque là. » Ils se décident alors pour la chasteté, et projettent d’entrer tous les deux dans les ordres.

            Ces amants mystiques auront une influence décisive sur Michel : lui, l’agnostique, comprendra que tous ses amours physiques antérieurs ne sont rien : « je me suis senti porté soudain vers un idéal de perfection dont je ne pouvais plus me détourner sans avoir le sentiment de déchoir ». Il fera le choix de se convertir lui aussi au christianisme, en dehors duquel il pense que l’amour est incomplet.

La première partie du livre décrit donc ce chemin de conversion mû par l’amour et l’amitié. Rebatet utilise alors toute sa verve de polémiste pour dresser un portrait au vitriol des milieux soi-disant catholiques des années 20, de tous ceux qui vont au christianisme par convention sociale, par fatigue, par superstition, par calcul d’intérêt, pour faire ressortir le catholicisme réel que recherchent les trois amis. Ce  christianisme sera viril, studieux, austère, exigeant et sans compromis, un christianisme que Rebatet nomme médiéval, marqué par Pascal et saint Ignace – le titre du roman, Les Deux Etendards, est celui d’un des chapitres des Exercices spirituels qu’ils pratiquent tous les trois. En même temps que croît leur foi, leur amitié et leur amour croissent et se purifient.

            Michel, Régis et Anne-Marie découvrent alors le véritable amour, l’amitié, l’art, la poésie, la musique, et surtout la religion. Il s’agit donc d’un roman de formation, un Bildungsroman comme Lucien Leuwen, mais qui a la particularité d’être religieux. Ce n’est pas l’histoire de trois personnages, mais l’aventure de trois consciences éveillées, bousculées, trempées par l’amour et le christianisme. C’est pour un chrétien « la plus étonnante, la plus grande des aventures, puisque les plus grandes des aventures se déroulent dans le cœur des hommes ». C’est pour cette raison que la voie qui paraît la plus adapté à Rebatet est celle du roman psychologique, porté à la perfection par Proust, qu’il est temps d’appliquer à la seule réalité qui importe, Dieu et l’amour : « c’est bien mon dessein que de rendre vie à des états négligés depuis longtemps par la littérature, qui a prodigieusement perfectionné ses moyens d’investigation, mais les a surtout employés à l’étude des phénomènes simples et spécialement de ceux où le biologique joue un rôle essentiel. » Rebatet écrit un roman classique dont le sujet ne l’est pas. Si l’on trouve des thèses théologiques ou philosophiques dans le roman, elles n’en sont ni l’essentiel ni le meilleur. Ce qui compte, c’est la vie de la conscience, c’est de rendre plus clair et plus complexe le monde intérieur de l’amour et de la foi. La proximité avec les romans de Dostoïevski, un des maîtres qu’il revendique, est manifeste : parler de Dieu en décrivant une conscience hantée par Dieu.

 

Le roman d’une déconversion

Néanmoins, au milieu du roman, la conversion de Michel échoue. A la suite de Nietzsche, il pense que le christianisme nie la vie, détruit l’amour. Rebatet précise lui-même qu’ « on a écrit d’innombrables romans de la conversion. Je me flatte (à tort sans doute), d’être le premier à renverser cette donnée classique, à raconter l’histoire d’une déconversion. » La courbe d’orthodoxie de Michel s’inverse, mais le thème de Rebatet demeure : l’amour et la foi. Si, pour Michel, le christianisme s’oppose à l’amour, il faut sauver celui-ci et effectuer le chemin de Damas à rebours ; ne plus aller de l’amour au christianisme, mais du christianisme à l’amour. Par amour pour Anne-Marie, par amitié pour Régis, il tentera alors de les éloigner de ce christianisme qui les empêche de s’aimer.

Mais ce n’est pas si simple. Rebatet, qui n’est pas le chantre du libertinage ni un anticlérical primaire, le sait bien et le décrit à merveille. Malgré tous les efforts de Michel, l’amour sans Dieu, loin d’être parfait, oscillera entre la frénésie sexuelle et l’embourgeoisement, c'est-à-dire ces mêmes formes incomplètes qu’il espérait dépasser dans le christianisme.

            Les Deux Etendards est un roman profond, magnifique, parfois désespéré, souvent enthousiaste comme on l’est à vingt ans et comme on devrait l’être après ; où l’on erre de bistrot en caboulot dans les quartiers populaires d’un Lyon envoûtant ; rythmé par la poésie de Baudelaire, de Rimbaud comme par la musique de Wagner ; avec ses trois personnages inoubliables : Michel, excessif, orgueilleux, amoureux au point de préférer l’amour à la vérité ; Régis, un chrétien du temps des cathédrales, savant et intransigeant, musicien et ripailleur ; et la fantastique Anne-Marie, dont on a dit avec raison qu’elle était la maîtresse idéale. Il faut lire ce livre à vingt ans, et si on n’a pas eu cette chance, le faire d’urgence.

            Certes, ce grand roman s’achève sur une critique nietzschéenne du christianisme, la plus radicale qui se puisse concevoir car elle s’attaque à ce qui en est le cœur : un chrétien n’aime pas. Il est pourtant urgent que chaque chrétien le lise. Non seulement parce que c’est le chef d’œuvre maudit du XXème siècle. Non seulement parce que c’est un grand roman religieux, à défaut d’être un roman chrétien, mettant en avant une haute conception du christianisme. Mais surtout parce que Rebatet à souvent raison, lorsqu’il dénonce les démissions de la foi et de l’amour.  Les Deux Etendards pressent le lecteur, barrent les fausses portes, et lui demandent de résoudre cette question : que signifie aimer pour un chrétien ? Et l’avantage de ce roman agnostique, aporétique, c’est qu’il ne propose pas de solution et engage chacun à répondre en son nom propre.

 

                                                                                              N. Degroote

 


Lettre de G. Steiner à L. Rebatet, 26 janvier 1964, in P. E. DAUZAT (dir.), Steiner, Paris, l’Herne, 2003, p. 105.

Les Deux Etendards, Paris, Gallimard, 1951, rééd. 1991, p. 853.

Rebatet, L., Etude sur la composition des Deux Etendards (inédit), p. 26.

Les Deux Etendards, op. cit. p. 97.

Les Deux Etendards, op. cit. p. 529.

Les Deux Etendards, op. cit. p. 770

Etude sur la composition des Deux Etendards, op. cit. p. 7.

Etude sur la composition des Deux Etendards, op. cit. p. 40

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