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"Or, ce nazi, ce salaud, comment ne pas admirer l’écrivain qu’il est devenu ? Pour tout avouer, aux stalino-nazis je préfère les francs salauds, les salauds francs, les nazos-nazis. Mais enfin, c’est embêtant d’admirer un salaud ; embêtant pour ceux-là surtout, dont parfois je me sens proche mais qu’heureusement je ne rejoins jamais qui estiment qu’un vrai salaud ne peut pas écrire un beau livre. [...].

Hélas Rivarol mis à part et d’autres feuilles de cet acabit, nul n’ a vraiment parlé de ces Deux Etendards. Brisons donc un peu ce silence gêné, ce silence gênant. L’avant-veille du Goncourt, je buvais un pot avec l’un des grands juges : je lui dis en blaguant pour voir : « Naturellement, vous votez pour Lucien Rebatet ! ». Comment eût-il voté pour un livre qu’il ignorait ? Comment eût-il connu un livre si volumineux ? L’eût-il aimé, comment voter pour Rebatet ? […].

La prudence des jurys n’est pourtant pas seule en cause : le livre se vend cher, 1.850 francs [49 €]. Les étudiants ne pourront pas se l’acheter et pourtant c’est leur livre. Mais les bourgeois ? […]. Ils ont peut-être de l’argent ; le temps leur manque, le temps qui n’est pas de l’argent. […]. A moins de quatre-vingts demi-heures, comment finir le gros roman de Rebatet ? C’est le temps qu’il m’a fallu, à moi qui par métier lis beaucoup, et peut-être assez vite, et peut-être un peu trop vite : une semaine de quarante heures. Il se trouve que cette semaine-là, outre mon métier, diverses besognes me sollicitaient, dont je ne pouvais reculer l’échéance : quarante heures de travail en moins. Or, en temps normal, à moins de neuf ou dix heures d’un lourd sommeil, j’ai mal dormi : une vraie brute. Que faire ? chaque nuit prélever cinq ou six heures pour retrouver Régis, Anne-Marie, ma belle de nuit. C’est ainsi qu’avec enthousiasme j’ai fourni l’autre mois de ma semaine de quatre-vingts heures. Toute critique, dès lors, devient futile. Lisez donc Les deux Etendards !

[…]. Un mot encore : j’ai longtemps pensé que dans ce monde –ci le couvent et la prison offrent à l’écrivain les deux seules issues. Visitant la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon – appartement trois pièces, terrasse, jardin, pension complète, service discret, silence absolu garanti par le règlement – une fois de plus l’autre jour je me laissai tenter : un roman vaut bien quelques messes. Réflexion faite, je préfère pourtant la prison, parce que la messe, me dit-on, n’y est point obligatoire. Un bon point pour la République : sa prison n’est point si cruelle qu’on n’y puisse en paix travailler. Logé, nourri, blanchi dégagé de tous souci, et même de tout avenir, quelle raison le prisonnier aurait-il de bâcler son œuvre ? N’espérez donc pas un livre mal foutu, un de ces monstres où il ne se passe rien, où le romancier se borne à enregistrer les borborygmes de trois ou quatre sacs à merde ; n’espérez pas non plus ni le style de Kafka, ni celui de Faulkner, ni celui de Joyce, les styles qu’il faut imiter pour intéresser aujourd’hui nos critiques. Ce puissant roman bien construit (savamment construit, ajouterai-je, et tant pis pour ceux que, ce disant, je découragerai), ce puissant roman, donc, fut écrit par Rebatet en style de Rebatet : en style de Rebatet nourri, logé, blanchi. Rendu à la liberté, au souci du pain quotidien, aux mioches du voisin, à la radio de l’étage supérieur, Rebatet pourra-t-il encore s’offrir et nous offrir le luxe d’un si grand livre ? je n’en sais rien. Je vous dis seulement : lisez donc Les deux Etendards (et engueulez-moi si je vous ai trompé).

Ceci, pour finir : aussi intelligent que La Montagne magique, aussi sensuel, mais sans moralisme et sans chiennerie, que tout ce que je connais de plus sensuel (à propos : honni soit le porc qui écrivit que Rebatet ne décrit si longuement les jeux d’amour que pour se branler, prisonnier, l’imaginaire) ce roman me touche encore par sa droiture et sa pureté. Le type de Je suis partout, capable de droiture ? l’immonde anti-youpin, de pureté ? Que voulez-vous, je n’y suis pour rien. C’est pourtant bien mon Rebatet, avec sa haine du bourgeois moins forte cependant que celle du christianisme. Mais alors qu’aux Décombres ces deux sentiments ne savaient que fausser la pensée ou pervertir le sens moral du politicien, ils ne font aux Deux Etendards, que pourvoir le romancier d’un système de valeurs par rapport auquel ordonner son chef d’œuvre : Balzac avait besoin d’un trône et d’un goupillon ; Zola, du transformisme et de la médecine : il faut à Rebatet l’athéisme et l’anarchie. Fort de ces principes, il accorde à chacun son dû : aussi bavard que celui de Thomas Mann, son jésuite me parait plus riche, plus nuancé : plus attachant ; aussi pieuse que lesbienne, aussi lesbienne qu’intelligente, aussi intelligente qu’espiègle, aussi espiègle que baiseuse, ah ! la charmante enfant, Anne-Marie, la maîtresse rêvée ! Quant à Michel ! C’est Rebatet, disent les gens qui savent. Erreur. Michel, c’est vous, c’est moi. Michel, c’est notre jeunesse. – C’est aussi Lucien Rebatet ! – C’est surtout Lucien Leuwen".

 

René ETIEMBLE, « A propos de Lucien Rebatet », (1953), Hygiène des Lettres II. La littérature dégagée 1942-1953, Paris, Gallimard, 1955, p. 204-210.




 



         "Beaucoup plus troublante et compromettante pour l’humanisme de Ruskin et de Sartre [que le cas Céline] serait la coexistence d’une barbarie explicite et la création d’une œuvre d’art classique, imaginative et ordonnée. Il existe un cas de cette espèce en la personne de Lucien Rebatet, jeune fasciste des années trente grandement influencé par Céline.

Sous l’Occupation, il collabora activement avec les nazis. Sa dénonciation de résistants dans un périodique de sinistre mémoire, Je suis partout, la joie avec laquelle il saluait la mort de juifs et d’otages, firent de son nom l’un des plus haïs de France. Arrêté à la Libération, il fut condamné à mort. Du fond de sa cellule, les pieds enchaînés et dans l’attente journalière de la fin, il parvint à écrire un immense roman et à faire sortir de sa prison plus d’un millier de pages et de fragments manuscrits. Sur les conseils de Camus, dit-on, Gallimard publia l’ouvrage en deux volumes sous le titre Les deux étendards. […].

A mon sens, ce livre vaut tous les Céline, à l’exception peut-être du Voyage, et il est un des chefs d’œuvre secrets de la littérature moderne. Il raconte la maturation, l’amitié profonde, puis la séparation de deux jeunes gens dans la France de l’entre-deux-guerres. Ils sont épris de la même jeune femme, qui, par sa plénitude de vie, son rayonnement physique et psychologique, est une créature comparable à la Natacha de Tolstoï. L’articulation de cette relation à trois et de la grande fugue de l’accomplissement érotique sur laquelle s’achève le roman sont de grands actes de l’imagination. A la différence des fictions de Céline, le roman de Rebatet a l’autorité impersonnelle, la beauté formelle pure de l’art classique.

Gracié, Rebatet vit aujourd’hui à Paris dans une semi-clandestinité. Son nom demeure tabou, sauf parmi un nombre croissant de lecteurs, bien souvent jeunes, pour qui Les deux étendards est une révélation. Plus encore que Louis-Ferdinand Céline, Lucien Rebatet constitue donc ce que les théologiens appellent un ‘‘mystère’’. En lui, une imagination profondément généreuse, une intuition de la sainteté de la vie individuelle qui s’est soldé par l’invention de personnages littéraires durables coexistent avec des doctrines fascistes et des ambitions meurtrières affichées. (Rebatet n’a que mépris pour les entreprises visant à dissocier en Céline le romancier du publiciste, à faire de ses convictions ou de celles de Céline un simple objet d’obscures recherches).

Nous touchons ici du doigt l’énigme de la dissociation entre l’humanisme poétique, d’un coté, le sadisme politique, de l’autre ou plutôt de leur association dans un même psychisme. Dans un même esprit humain peuvent se trouver associées la capacité à jouer et aimer Bach et la volonté d’exterminer un ghetto ou de ‘‘napalmer’’ un village. Il n’est pas de solution toute prête à ce mystère et aux questions fondamentales qu’il pose à notre civilisation. L’histoire récente nous l’a cependant mis sous les yeux, et qui juge qu’il n’entre pas dans son propos ne saurait remettre la littérature en contact avec la trame obscure de notre vie".

 

STEINER George, « Appel au meurtre », Extraterritorialité. Essais sur la littérature et la révolution du langage, Paris, Calmann-Lévy, 2002, p. 68-70.

 

 

 

 

Et puis, il y a ceux dont la conduite fut ignoble, mais pas plus ignoble que celle de Céline, de Drieu ou de Brasillach, et qui demeurent, bizarrement, des pestiférés, des auteurs auxquels il ne faut pas se référer, qu’il ne faut pas nommer, des livres dont les titres demeurent inscrits sur une sorte de liste noire. Disant cela, je songe à un des plus beaux romans français de l’après-guerre, Les Deux Etendards de Lucien Rebatet.

Rebatet fut un traitre, un collabo, tout le monde s’accorde sur ce point. Frappé d’indignité nationale et condamné à mort, il fut gracié par le président de la République Vincent Auriol, vécut de longues années en prison, les fers aux pieds, puis, ayant payé sa dette à la société, recouvra la liberté. Ce fut en prison qu’il écrivit Les Deux Etendards, un roman qui parut en 1951 chez Gallimard et que je tiens, je le répète, pour une œuvre très considérable. Rebatet est mort en 1972, il y a donc quarante ans. Quarante ans me semblent une quarantaine d’une durée suffisante. Peut-être serait-il temps de pardonner. Non pas de justifier, ni d’oublier, mais de pardonner, de rendre à Rebatet la place qui est la sienne dans le Panthéon des écrivains de sa génération, bref, de faire pour lui ce que l’on a fait si bien pour l’affreux Céline, que l’on s’apprête à faire pour Drieu la Rochelle. Si ceux-ci ont les honneurs de la Pléiade, je ne vois pas la moindre raison pour que Les Deux Etendards de Lucien Rebatet n’entre pas, lui aussi, dans cette vénérable collection. Une pincée de censure peut être, parfois, politiquement nécessaire, je veux bien l’admettre, mais à condition qu’elle ne soit pas de trop longue durée. Une censure qui se prolonge durant des décennies ne stimule pas les petites cellules grises chères à Hercule Poirot, elle les endort.

 

 

Gabriel Matzneff, «  De la censure », Séraphin, c’est la fin !, Paris, La table ronde, 2013, p. 235-236. 

 



 

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